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Deux ou trois choses du numérique

Depuis les années 90, j’observe les évolutions du monde numérique


Le numérique, la plupart des gens l’ont appris sur le tas, sans véritable formation. C’est un outil que l’on nous met entre les mains sans mode d’emploi, alors même qu’il a pris une place considérable dans le quotidien de la plupart. On doit passer un permis pour conduire avant de prendre la route, mais on peut passer plusieurs heures par jour dans le monde numérique sans jamais avoir appris à y évoluer : vérifier une information, exercer son esprit critique, protéger ses données, mesurer ce que l’on publie ou encore communiquer avec les autres.


Je suis en train de revoir l’écriture de Commentaire mon amour. L’occasion de vous parler de quelques idées qui nourrissent mon livre. Je travaille avec le numérique depuis 2006, quand j’ai commencé mes activités à distance pour Cultures du Cœur. Et même bien avant : chez France Télécom, je distribuais le Minitel, je gérais des clients avec et je tchattais déjà sur des forums. "En virtuel", comme on disait alors dans les années 90. Je pense que j'ai autant travaillé à distance qu'en présentiel. J’ai donc suffisamment de recul pour dresser cette liste, très certainement non exhaustive.


1. Le numérique est un outil. Il peut rapprocher, informer, créer, travailler, apprendre… ou faire exactement l’inverse. Il peut isoler, désinformer, appauvrir la création, compliquer le travail ou nous dispenser d’apprendre. L’outil, en lui-même, n’est ni formidable ni mauvais. C’est ce que nous en faisons - et ce que nous le laissons faire de nous - qui compte.


2. Travailler à distance n’est pas né avec le Covid. Le télétravail existait déjà depuis plusieurs décennies (on en parle dès les années 1970) lorsque j’ai commencé à le pratiquer. À l’époque où j’ai commencé, il fallait presque s’en excuser : celui qui bossait chez lui passait facilement pour un glandeur qui se cachait. Le Covid ne l’a pas inventé, il l’a surtout rendu visible. Mais dans les esprits, travailler chez soi reste encore souvent associé au confort, alors que cela demande une vraie discipline personnelle et, surtout, de la confiance. La confiance de celui qui vous confie le travail, bien sûr, mais aussi celle des autres, parfois teintée d’un petit "lui, il a de la chance" de la part de ceux qui, eux, ne peuvent pas travailler ainsi.


3. Être connecté ne signifie pas communiquer. Communiquer, c’est s’adresser à quelqu’un, mais aussi l’écouter, tenir compte de sa réponse, adapter son propos. Ce n’est pas simplement émettre. Cette phrase résume assez bien le problème : "On n’écoute pas pour comprendre, on écoute pour répondre." Le numérique, qui devait faciliter la communication, a formidablement facilité le monologue.


4. Avoir accès à toute l’information du monde ne signifie pas être mieux informé. Rappeler sans cesse qu’Internet pullule de fake news a été l’une de mes activités associatives préférées. Et puis j’ai laissé tomber : apprendre à quelqu’un à utiliser le numérique ne m’intéresse plus beaucoup, quand je vois la tournure qu’il prend. On a commis une énorme erreur : croire que parce que tout était accessible en ligne, les lieux physiques, les interlocuteurs et les médiateurs devenaient secondaires voire inutiles. Avoir accès à l’information ne signifie ni savoir la chercher, ni savoir la comprendre, ni savoir quoi en faire.


5. Plus les outils semblent simples à utiliser, moins on cherche à comprendre comment ils fonctionnent. Savoir utiliser un outil ne suffit pas : il faut conserver un esprit critique et rester curieux de ce qu’il fait, de ce qu’il nous propose et de ce qu’il fait de nous. Pourquoi ce résultat plutôt qu’un autre ? Pourquoi cette information m’est-elle proposée ? Pourquoi cette fonctionnalité plutôt qu’une autre ? Que deviennent mes données ? Un outil que l’on utilise sans jamais le questionner finit aussi, d’une certaine manière, par nous utiliser.


6. On a gagné énormément de temps grâce au numérique… pour réussir à ne plus avoir de temps. Des tâches qui demandaient autrefois des heures se règlent aujourd’hui en quelques minutes. Mais qu’avons-nous fait de ce temps gagné ? Nous avons créé de nouvelles habitudes, de nouveaux besoins et même de nouveaux métiers entièrement fondés sur notre attention. Je vais sans doute me faire huer par certains professionnels, mais lorsqu’on y réfléchit : à quoi sert un influenceur, sinon, entre autres, à transformer notre temps d’attention en valeur ? Avons-nous vraiment besoin de regarder quelqu’un se mettre du rouge à lèvres ? Cliquer sur un cœur, commenter, partager : oui, mais pour quoi ? Combien de temps passons-nous à regarder d’autres personnes vivre, manger, voyager, se maquiller, ranger leur maison, se moquer de Pierre, Paul et Jacqueline… au lieu de vivre et de faire nous-mêmes ? Des "exemples" pour nous booster ? Vraiment ?


7. La mémoire numérique n’est pas aussi fiable qu’on le croit. Elle oublie certaines choses essentielles et conserve parfois celles qu’on préférerait voir disparaître. Méfions-nous du Google qui avance sans bruit. Avez-vous remarqué les changements actuels ? J’ai déjà posé des questions en lien avec mon passé : il ne comprenait pas, il ne savait pas, il ne trouvait pas. Conservez vos vieux livres.


8. Derrière un écran, il y a toujours quelqu’un. Une évidence qu’on oublie étonnamment facilement. Avec sa personnalité, sa manière de s’exprimer, son aisance numérique ou son illectronisme, comme on dit. Comprendre l’autre à travers la seule écriture demande pourtant un véritable effort d’interprétation : un même mot, une même phrase, un silence même, peuvent être compris de mille façons. Or, en ligne, nous interprétons souvent très vite, avec nos propres codes, non ceux de la personne se trouvant de l'autre côté de l'écran.


9. Les règles de savoir-vivre du monde réel devraient s’appliquer en ligne. La Nétiquette avait au moins le mérite de poser quelques règles. La Nétiquette, qui en parle encore ? Pire, certaines manières de dire, de faire, de réagir, banalisées derrière un écran, ont fini par se transposer IRL (in real life). On montre souvent du doigt la jeunesse lorsqu’on parle de ces comportements. Hélas, hélas… il suffit de lire les commentaires de certains adultes, voire de les observer dans la vraie vie, pour comprendre qu’elle n’a rien inventé et qu’elle est loin d’en avoir l’exclusivité.


10. Les réseaux sociaux ont progressivement déplacé la frontière entre partager et se montrer. Ici aussi, comme pour les influenceurs : qui aurait cru qu’un jour on monologuerait face à un petit écran de téléphone pour énoncer comme des vérités universelles ce qui, généralement, ne relève que de notre propre point de vue ?


11. Le nombre de vues, de likes ou d’abonnés ne mesure ni la qualité, ni la compétence, ni l’importance de ce qui est dit. Et ça, j’aurais dû le noter en pole position de cette liste. C’est comme les petites étoiles jaunes : on a la flemme de lire, de chercher, de comparer, alors on regarde le nombre d’étoiles et on décide. Nous avons fini par confondre popularité, réputation et qualité. Absurde et parfois dangereux.


12. Ce qui fait réagir est favorisé par rapport à ce qui fait réfléchir. Un contenu qui choque, émeut, amuse ou met en colère provoque une réaction immédiate : on clique, on commente, on partage. Une réflexion plus longue, plus complexe ou plus nuancée demande du temps et ne déclenche pas forcément un petit pouce en l’air. Les plateformes l’ont bien compris. Facebook me le rappelle d’ailleurs régulièrement dans ses "conseils" : je devrais moins écrire et davantage me montrer en photo. Tout est dit.


13. La gratuité est rarement gratuite. Quand on ne paie pas directement un service numérique, cela ne signifie pas qu’il ne rapporte rien. Nos données, notre attention, nos habitudes, nos clics ont de la valeur. Nous ne sortons peut-être pas notre carte bancaire, mais nous participons bien à l’économie du système. Et ceci est valable pour beaucoup de choses. Un long sujet…


14. On peut être extrêmement compétent avec certains outils numériques et complètement perdu avec d’autres. On peut maîtriser un logiciel professionnel complexe et être perdu devant une application toute simple, savoir monter une vidéo et ne rien comprendre à la sécurité de ses données. Le numérique recouvre aujourd’hui un tel éventail de compétences que se dire simplement "bon en informatique" ne signifie plus grand-chose.


15. Il faut apprendre à apprendre. C’est probablement la compétence numérique qui vieillit le moins. "Je ne sais pas faire" est un constat, pas une fatalité. Encore faut-il avoir envie d’essayer, de chercher, de se tromper, de recommencer. Parfois, "je ne sais pas faire" signifie surtout "je n’ai pas envie d’apprendre à le faire". Et ce n’est pas tout à fait la même chose. Je l’ai souvent constaté chez des personnes que j’ai accompagnées et que l’on disait

"illectronées" : certaines s’en fichaient royalement, voilà tout. Et elles en avaient parfaitement le droit. Ce qui m’oblige d’ailleurs à revenir sur ma propre injonction : "il faut apprendre à apprendre". Non. Il faut surtout pouvoir apprendre si on le souhaite, sans être pour autant exclu du monde si on ne le souhaite pas.


16. C’est de plus en plus souvent l’être humain qui doit s’adapter à la machine, et non l’inverse. Créer un compte pour effectuer une démarche, installer une application pour accéder à un service, scanner un QR code pour lire un menu, respecter les cases d’un formulaire qui n’a pas prévu notre situation, changer nos habitudes parce qu’une mise à jour a décidé de déplacer une fonction… À force, nous avons intégré comme normales quantité de petites contraintes imposées par les outils. Cela finit forcément par modifier notre relation au monde : ce n’est plus seulement l’outil que nous apprenons à utiliser, c’est à son fonctionnement que nous apprenons à nous conformer.


17. Nos données numériques nous échappent bien plus qu’on ne le croit. J’ai moi-même constitué des dossiers auprès de la CNIL qui sont restés sans solution. Et surtout, surtout, ne pensez pas qu’un simple "à partir d’aujourd’hui, je n’autorise pas Facebook à… ", copié-collé et publié sur votre mur, aura la moindre valeur. Ces publications qui ressurgissent régulièrement ne protègent absolument rien. Nos données, nos comportements, nos clics, nos relations intéressent les plateformes depuis leurs débuts. Là encore : mieux vaut comprendre ce que l’on accepte que croire qu’une petite phrase publiée après coup permettra de le refuser.


18. Un outil présenté comme une simplification peut parfaitement compliquer une tâche qui était simple avant. Prendre un rendez-vous qui exige désormais de créer un compte, choisir un mot de passe, confirmer son adresse mail puis saisir un code reçu sur son téléphone. Vouloir parler à quelqu’un et devoir d’abord négocier avec un chatbot. Télécharger une application pour payer un stationnement. Chercher pendant dix minutes sur un site une information qu’un interlocuteur vous aurait donnée en trente secondes. La dématérialisation simplifie énormément de choses. Elle en transforme aussi parfois de très simples en parcours du combattant.


19. Chaque nouvelle technologie arrive avec la promesse de nous libérer de quelque chose. Il est intéressant, quelques années après, de regarder de quoi elle nous a réellement libérés… et à quoi elle nous a attachés. Moi, je viens d’un temps ancien (mon cher Gandalf ^^) où l’on croyait encore assez volontiers que le progrès technologique était synonyme de progrès humain. Avec le temps, je suis devenue beaucoup plus proche des mises en garde d’un Stephen Hawking : ce n’est pas parce que nous sommes capables de créer quelque chose que nous sommes forcément capables d’en maîtriser les conséquences. Je terminerai donc volontiers par :


20. Et maintenant l’IA remet une nouvelle fois toutes les cartes sur la table. Avec probablement les mêmes enthousiasmes, les mêmes peurs et les mêmes questions qu’à chaque grande évolution du numérique. Pour ma part, elle marque une rupture. Pour la première fois, je n’ai plus forcément envie d’évoluer avec le numérique simplement parce que le numérique évolue. L’essor de l’IA nécessite des infrastructures, des centres de données, de l’énergie, de l’eau, des ressources. Et quelque chose finit par me sembler contradictoire : déployer toujours davantage de puissance technologique dans un monde que nous devrions être toutes et tous occupés à réparer. Alors cette fois, peut-être que la question n’est plus : "Est-ce que je saurai suivre ?", mais : "Est-ce que j’ai encore envie de suivre ?"


 
 
 

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